« Monsieur, pourquoi on connaît mieux Napoléon que Soundiata Keïta ? »
Cette question d’un lycéen sénégalais résume un scandale silencieux. Pendant que les réseaux sociaux célèbrent fièrement les empires africains, les salles de classe, elles, semblent encore bloquées à l’époque coloniale. Décryptage d’un grand écart historique qui pourrait bien être la clé de la prochaine révolution africaine : celle des esprits.
Le constat est cinglant. Dans un lycée de Saint-Louis, au Sénégal, l’enseignant Mamadou Souleymane Sy est confronté chaque année à la même question de ses élèves : « Pourquoi apprend-on si peu l’histoire du Sénégal ? » Pendant que les jeunes bachotent les dates de la Révolution française ou la guerre de Sécession, l’épopée du royaume du Jolof, la stratégie politique de Lat Dior ou la philosophie de Cheikh Ahmadou Bamba sont reléguées au rang d’anecdotes. Un paradoxe explosif à l’ère du BlackExcellence.
Le syndrome du « manuel en exil »
Le problème n’est pas une absence d’histoire, mais une hiérarchie des mémoires. Les programmes scolaires dans de nombreux pays africains suivent encore une trame conçue il y a des décennies, où l’histoire « universelle » commence à Sumer, passe par Athènes, Rome, Versailles et se termine avec les indépendances africaines présentées comme une conclusion bienveillante de l’Occident.
« On demande à nos élèves de maîtriser la chronologie des rois de France avant de connaître celle des Alafin d’Oyo ou des Mwenemutapa », analyse un professeur d’histoire à Abidjan. Résultat : un sentiment de latéralité historique. L’Afrique apparaît comme un continent qui subit l’histoire (l’esclavage, la colonisation) plutôt qu’un continent qui la fait.
Les nouveaux conquérants de la mémoire
Mais la bascule est en marche. Une génération d’historiens, d’artistes et de militants est en train de pirater le récit officiel :
Le boom de la BD historique africaine : Des séries comme « Reine Guedj » (Bénin) ou « Les Rugissants » (RDC) rendent accessibles et populaires des figures héroïques locales, bien avant l’arrivée des colons.
L’université se réveille : Des chaires d’histoire précoloniale se développent. Les travaux de chercheurs comme Ibrahima Thioub (Sénégal) sur les résistances à la traite, ou de Médoune Gueye sur les épistémologies locales, irriguent lentement les cursus.
La pression vient d’en bas : Les demandes des élèves, relayées par des parents de plus en plus conscients, poussent les ministères à revoir les programmes. Le Bénin est un pionnier, avec un nouveau musée et une refonte scolaire mettant en avant le royaume de Danxomè.
L’enjeu : bien plus qu’une question de fierté
Il ne s’agit pas d’effacer l’histoire de la colonisation ou de tomber dans un nationalisme mythologique. L’objectif est d’établir une continuité.
Comprendre la sophistication administrative de l’empire du Mali (avec sa charte du Manden, précurseure des droits de l’homme) permet de saisir les structures sociales d’aujourd’hui. Étudier les techniques de métallurgie du royaume du Congo ou les routes commerciales transsahariennes, c’est redonner une profondeur économique et innovante au continent.
C’est passer du statut de « victime de l’Histoire » à celui d’« acteur de sa propre trajectoire ».
C’est aussi un antidote puissant aux discours extrémistes qui prospèrent sur le sentiment d’humiliation historique. Quand un jeune sait que ses ancêtres ont bâti des empires, négocié avec le monde et développé des savoirs complexes, il se projette différemment.
Vers une indépendance mentale
Finalement, la bataille des programmes scolaires est la plus cruciale. Elle se joue dans le cartable de l’écolier de Dakar, de Douala ou de Bamako. Réécrire l’histoire, ce n’est pas changer le passé, c’est changer l’avenir en changeant la manière dont la nouvelle génération se perçoit dans le temps long.
Quand les manuels commenceront aussi par « Il était une fois le Grand Zimbabwe, la cité d’Ifè ou les bibliothèches de Tombouctou… », alors une nouvelle forme d’indépendance, longtemps différée, aura enfin commencé : l’indépendance de l’imaginaire.
Et vous, quels héros ou épisodes de l’histoire précoloniale africaine souhaiteriez-vous voir enseignés en priorité ? Partagez vos suggestions en commentaire !